Discutions apéro entre Stéphane Coréar, Julien Baete, et Eléonore Saintagnan une soirée de Novembre 2009.

-ES: Julien Baete est un jeune peintre issu des Beaux arts de Tourcoing. Nous lui avons rendu visite dans l'appartement parisien où il vient de s'installer, à deux cent kilomètres de son atelier. Nous prenons l'apéritif sur une table basse encombrée de pinceaux, et constituée d'un plateau partiellement recouvert de motifs peints…

UN PEINTRE D'HISTOIRE

-ES: J'ai découvert le travail de Julien Baete en 2008, dans une toute petite galerie de Lille, La Vitrine. Il y exposait Inkipit 2, une sculpture monumentale représentant les Twin Towers au moment de leur effondrement. La sculpture touchait le plafond de la galerie, et on avait à peine la place de tourner autour sans toucher les projections de morceaux de tours figés dans l'espace. La structure ajourée, faite à la main dans du carton plume, était recouverte de magazines de journaux américains découpés en lanières : un véritable travail de dentellier, qui aura pris deux ans de travail obsessionnel à l'artiste. Une structure mathématique et régulière complètement éclatée au niveau de l'explosion. Plus tard, j'ai appris que cette sculpture était la seconde version, compressée, d'une première sculpture intitulée Inkipit 1 et qui, exposée au Musée des Beaux arts de Tourcoing, mesurait 4 mètres de haut. De la même manière, les tableaux de Julien Baete reprennent des thèmes d'actualité, ou des éléments issus du quotidien (autocollants, gommettes, calendrier, faux gazon acheté au BHV, linoleum) recouverts ou enchevêtrés dans des superpositions de filets de motifs graphiques ; travail méticuleux sur lequel viennent se poser, comme tombés du ciel, des gros pâtés de peinture à l'huile directement sortis du tube, manifestement encore frais sous une pellicule sèche, et qui donnent une envie irrésistible de toucher, de percer ces poches de matière.

Les crottes, toujours les crottes… Je les fais à l'huile parce que ça rétrécit peu; j'en ai fait à l'acrylique, mais c'est pas terrible. Sur ce tableau-là par exemple, j'avais recouvert toute la surface, mais la plupart sont tombées parce que je l'ai fait sécher à la cave, un truc à ne pas faire. J'ai appelé ça Skud system : c'est des armes, des missiles. On les appelait Exocet pendant la guerre du golf. Ça explose…

Parfois la matière est tellement présente que le motif disparaît sous une couche de peinture plus épaisse que le support…

Je pense que ce sont des tableaux qui se tiennent, mais sur des petits formats. Par contre, sur des grands formats, à moins de trouver des tubes géants comme dans la vidéo Painter de Paul Mac Carthy...

POSTURE

-SC : Dans cette vidéo, Mac Carthy se fout un peu de la gueule des peintres… Aujourd'hui, les mecs qui ne font que de la peinture rament vraiment. A la Force de l'art, Philippe Mayaux montrait des objets, des sculptures etc, c'est ce qui lui permet d'être accepté un peu dans le milieu de l'art contemporain. On laisse passer ses tableaux parce que ça vient avec. Si tu ne fais que des tableaux c'est plus difficile.

-JB: Ces questions ne m'intéressent pas. L'autre jour à la radio, dans une émission, il y avait trois peintres interviewés, et les trois se défendaient d'être peintres. Mais il citaient Eugène Leroy... Je suis dans l'image, quoi. Si tu mets de la couleur sur de la toile ou sur du papier, tu fais de la peinture, point final. Il y a des questions plus importantes à se poser pour l'art, que de s'affirmer ou non comme peintre.Tu me verrais dans mon atelier, j'ai une Rietveld, je fume la pipe et j'écoute France culture: je suis un vrai cliché de peintre. C'est une catastrophe. Aux Beaux-Arts, il fallait du courage pour faire de la peinture. Mais finir les Beaux arts avec une disquette sous le bras, moi je ne voulais pas ça. Un jour, mes profs m'ont dit : "Essaie de savoir pourquoi tu peins." J'ai répondu: "Ecoutez, je peins pour Dieu." Bam, ils ne m'ont plus jamais fait chier. Et j'ai eu mes deux diplômes avec les félicitations, sans dire un mot ; ça s'est même fini, la première fois, avec le Stabat Mater de Pergolese. Quand le président du jury m'a fait remarquer: "Quand même, vos petits tableaux sont nettement moins bons que les grands », j'ai répondu " Ouais ouais, mais les petits tableaux, c'est pareil que les grands, sauf qu'ils sont plus petits." C'est la seule chose que j'ai dite. Je n'ai pas rusé, mais j'ai toujours pris mes distances. Par contre, j'ai toujours fait un travail impeccable. Quantité, efficacité, installation parfaite. Tac, tac, tac.

BHV

A Roubaix, on peut vivre avec le RMI et travailler dans un bel atelier. Pour vivre à Paris, Baete aurait pu faire assistant d_artiste ou employé de galerie, mais non merci. (Il a sa fierté, quand même.) Il travaille à mi-temps au BHV. Parce que le BHV,quand c'est fini,

c'est fini.

Le matin, il choisit un ou deux crayons qu'il met dans la poche de son gilet beige sans manches, il prend son casier personnel avec ses calepins, se tape ses trois quarts d'heure de métro, se rend au rayon des produits d'entretien où il prend son poste, et dès qu'il a un moment de libre, son casier de vendeur devient un chevalet portatif et, enpeintre de la vie quotidienne, il dessine sur le vif, ce qu'il a devant lui. Depuis le début deson CDI, il a ainsi réuni 400 dessins. On y retrouve, parmi des inscriptions de réflexions de clients prises à la volée (par exemple : « tout ce qui était bien, vous ne le faites plus »), des taches détachées pour tester les produits, des esquisses de boites de
poudre et de vaporisateurs, des copies de logos de produits nettoyants, décapants,détergents, marques et remarques paradoxalement accumulés dans une proliférationhyper graphique foisonnante.

ON NE PEUT PAS TRICHER AVEC LA PEINTURE

Je ne considère pas non plus la peinture comme médium véritable, mais je pense que c'est un des mediums les plus durs. Il y a peu de triche possible. Depuis que je suis à Paris, je visite beaucoup de galeries, et je vois les codes, ça me gêne énormément; je trouve qu'on assiste à un académisme vraiment terrifiant. C'est très facile de tricher, les codes sont limpides…

-SC: Si on ne peut pas tricher avec la peinture, c'est dû surtout au fait que la peinture a une véritable histoire comme medium, avec des repaires... Aubert de Villaine, qui est un des deux gérant de la Romanée Conti, disait: « Il est possible de faire un grand vin absolument partout dans le monde, à condition d'en faire depuis plus de 500 ans. » Ce qu'on appelle un terroir en France, c'est le mélange entre un sol, un climat et la main d'oeuvre. C'est un peu pareil pour un médium. C'est un matériau et 500 ans d'histoire. Donc malgré tout, il y a peu de médiums car il y a peu de médiums qui aient plus de 500 ans d'histoire. C'est vrai que la peinture offre une certaine élasticité: tu peux en même temps aimer et détester la peinture, et mettre tout ça dans le même tableau, l'utiliser et t'en moquer. Alors que j'ai rarement vu des vidéos qui ne cédaient pas à la facilité du matériau. La photo, c'est un peu pareil : il y a très peu de photos qui combattent, qui minent l'idée-même de ce qu'est le matériau photographique. Il y a peut-être des possibilités, peut-être que ces matériaux vont devenir aussi élastiques que peut l'être la peinture mais ce n'est pas prouvé.

-JB
: Oui, attendons 450 ans, on verra… Mais attention, je ne tiens pas un discours anti-art contemporain. Je vois, je me pose des questions. La question n_est pas de savoir si ça te plaît ou non. Savoir si c'est bon, c'est autre chose. Savoir si c'est là, si c'est présent, si c'est important. J'aime bien sortir d'une galerie et me dire que ça m'a posé problème. C'est ça qui m'intéresse.

-SC: Robbe Grillet disait qu'il y a deux sortes d'écrivains: ceux qui pensent que la vie est simple, et écrivent pour expliquer la vie aux autres, et ceux qui pensent que la vie est compliquée, et qui écrivent pour essayer d'y comprendre quelque chose. Je pense qu'on peut dire que de la même manière il y a deux sortes d'artistes.

-JB: J'aime de plus en plus des trucs barrés comme Augustin Lesage. L'expo Lesage/Trenkwalder à la Maison Rouge, est une des plus belles que j'ai vues l'année dernière. C'était drôle pour moi, de voir Lesage découvert à Paris, alors que c'était un gars du nord qui travaillait dans les mines, c'était le timbré du village, avec ses révélations médiumniques... Quand je pense que dans les années soixante-dix, on les achetait aux puces… je crois même que mon père en a eu dans sa collection.

TRAVAILLER ET REFLECHIR / REFLECHIR ET TRAVAILLER

Julien Baete feuillète un dossier de dessins, et commente :

En ce moment il y a beaucoup de bites qui bandent dans mes dessins... Les puits de pétrole en feu, c'est un vieux thème… L'euromillion aussi… Les crânes, mais ça j'en ai marre… c'est comme les écrits, tout le monde fait ça, alors je vais arrêter. Tiens, voilà le croquis d'un grand tableau que j'ai exposé en Belgique, à Malines ! Je l'ai fait après. On me dit toujours: "Fais des croquis, des ébauches." Moi, je suis incapable de faire ça, alors je fais les ébauches après, pour faire croire que j'ai réfléchi. Mais depuis que je vis à Paris, mon rapport au temps est inversé. C'est un peu chiant, cette attitude de travail: de devoir réfléchir aux choses pendant longtemps, de ne pas pouvoir les faire directement. Pour casser ça, j'essaie de faire des projets, et puis de changer tout à la dernière minute. Pour retrouver une spontanéité. Pour Inkipit, l'idée m'est venue sur un coup de tête, mais si j'avais su j'aurais réfléchi un peu plus… Pendant deux ans, je n'ai fait que ça, du matin au soir dans mon atelier. D'ailleurs, dans le genre, j'ai un projet de pipeline : avec un grand plan plat, un désert, et un pipeline au milieu, avec une flamme comme ça : pfffrrr. Mais vraiment, avec le bois sculpté autour, le truc de guerre, quoi. Pour l'instant, j'y réfléchis, je fais beaucoup de dessins…

COLLECTIONNER

-JB: Mon père est chef-cuisinier en collectivités, et collectionne les œuvres d'art en amateur. Quand il était jeune, il travaillait dans une école où il y avait des antiquités, on lui a demandé de les vendre, il s'en est occupé, puis il s'est aperçu que ça rapportait de l'argent, et puis il s'est mis à traîner dans les salles des ventes et il s'est retrouvé avec de belles collections. J'ai grandi au milieu de tableaux du XVIIème siècle, j'ai trempé là-dedans. J'ai appris à lire dans les Bénézit, et à compter dans les Meyer... j'ai gardé ce goût-là. Dans mon atelier, il y a un mur qui est rempli d'oeuvres tous azimuts, du bas en haut. Je pense que c'est très important pour la formation d'un artiste, de traîner en salle des ventes. Dans les écoles d'art en France, on a un apprentissage qui est fondé sur les chefs d'oeuvres des musées. Moi, j'ai été formé en salle des ventes, j'ai vu plein de croûtes et au milieu, quelques chefs d'oeuvre; ainsi je me suis formé l'oeil. En ce sens, les salles des ventes sont des endroits vivants alors que les musées sont des endroits morts.

-SC: Est-ce que ce goût pour l'histoire de la peinture est directement présent dans ton travail ?

-JB: En ce moment, nous sommes en train de prendre l'apéritif sur une table basse qui est un tableau en cours. Il s'agit d'une interprétation d'un tableau de mon père, de Govert Flinck, un peintre de l'école hollandaise, c'était un élève de Rembrandt. C'est une nativité que j'aime beaucoup, j'ai grandi avec et j'ai toujours dit que je ferais une réinterprétation de ce tableau. C'est un tableau de famille, j'y travaille un petit peu tous les soirs. C'est une tradition chez moi d'en faire un tous les deux ou trois ans. Je regarde l'original, je l'analyse, je reprends la composition. De la même manière, j'avais fait une interprétation du jugement de Midas de Mignard d'Avignon, qui est au musée de Lille. Ce qui a été bien, c'est qu'en un coup de fil ils m'ont ramené le vrai, et on a mis les deux l'un à côté de l'autre. J'étais aux anges. Ce genre de tableaux recadre un peu mon travail de tous les jours... Cela m'aide à donner du sens à mes motifs, à mes matières etc. C'est vraiment un tableau de dilettante, il est là depuis trois mois, ça va durer trois ans.

-SC: Ça fait un peu tableau de drogué aussi…

-JB: Oui pour l'instant, quand même… On verra bien. Tiens, tout à l'heure je me suis fait plaisir parce que figure toi qu'hier, après le BHV, je vais m'acheter un Lucky de 25 au tabac du coin, je prends un Astro, au hasard, dans le métro je le gratte : j'ai gagné 160 euros. Je te jure! J'étais content. Alors du coup je me suis offert un tube de peinture Sennelier. Tout le monde me parle de Sennelier. Je n'ai jamais eu l'occasion d'avoir un tube Sennelier. Tiens, je vais vous le montrer. J'ai pris le plus cher. J'en ai qu'un, mais j'en ai un. J'ai pris un série 6, bleu de cobalt véritable ! Le plus cher…

VERSAILLES

-JB: Il y a un artiste que tout le monde déteste mais que j'aime beaucoup, c'est Lavier. Je ne sais pas pourquoi.

-SC: Ça, c'est ton côté brillant, clinquant, néo-pop, qui aime bien les trucs bien faits, bien finis.

-JB
: Oui, je pense qu'il y a de ça, j'aime bien les choses bien propres, j'aime bien Versailles. C'est bien fini, Versailles. Si j'ai une expo à Versailles un jour, le lendemain, j'arrête l'art. J'ai fini. J'ai fait ce que j'ai voulu faire.

-SC: Comme Jeff Koons ?

-JB: Mac Carthy à Versailles, ça aurait été bien, mais Jeff Koons... Ce qui m'a le plus perturbé dans l'expo de Jeff Koons, c'est la salle du haut, où on voit un tableau de David. C'est la déclaration de la constitution, et j'étais le seul à ne pas le savoir, mais il peignait les gens nus avant de les habiller ! Je suis rentré, je n'en ai pas dormi. Sur la page d'ouverture de mon site internet, il y a une photo de moi sur une barque, dans les jardins de Versailles. Parce que je rame, mais tant qu'à faire, je rame à Versailles.

Ca rame à Versailles, Aout MMVIIICa rame à Versailles, Aout MMVIII